J’ai toujours voulu être plus âgée. Quand j’étais ado, je n’avais envie que d’une chose: être adulte, avoir mon propre appart’, être indépendante. Quand je suis partie étudier et que j’ai enfin emménagé seule, je n’avais envie que d’une chose: travailler et gagner ma vie. Mon propre argent. Toute ma vie, j’ai eu des amis plus âgés, j’étais fascinée par leurs vies et envieuse de tout ce qu’ils avaient déjà fait, vu, visité, les gens qu’ils avaient rencontrés… Et malgré tout, je crois que j’étais contente d’être “la petite jeune”, le bébé du groupe.

Ce n’est pas vraiment que je redoute mes trente ans – je m’y prépare depuis tellement longtemps! Mais à quelques jours de franchir ce cap, je réalise quelque chose de bien plus effrayant: fêter ses trente ans, c’est dire au revoir à sa vingtaine. Et ça, c’est complètement différent. La vingtaine, c’est une décennie pleine de possibilités, un tas de feuilles vierges qui n’attend que de devenir un livre: tout peut se passer. On a la vie devant soi, on est invincible et éternel, on n’a que l’embarras du choix. Au point que ça nous fait flipper! On ne sait pas quoi choisir, quelle direction prendre. On se hasarde sur un chemin, on se plante, on change, on se re-plante. On peut complètement changer de vie trois ou quatre fois si on veut! On est jeune, plein d’espoir et d’inspiration, prêt à recommencer à zéro.

Le truc, c’est qu’après dix ans à ce rythme, on commence à avoir l’impression de tourner en rond. De s’enfermer dans un cycle où au final, on n’avance pas beaucoup. Et d’un coup, ça y est, on approche la trentaine. Fini, le fantasme narcissique qu’un jeune prodige sommeille peut-être en nous. On ne sera jamais un de ces fameux “30 under 30”. On devient plus sage, un peu cynique parfois. On devient aussi plus dur avec soi-même. On doute de soi, de ses capacités, de ce qu’on veut vraiment. On perd certaines batailles. On perd des gens. Et pour la première fois, on réalise que rien n’est éternel – au contraire: autour de nous, tout s’écroule lentement mais surement, et on ne peut rien y faire. Plus on vieillira, pire ce sera. Pour nous et pour les autres. Et on ne s’y habitue pas.

Il n’y a pas si longtemps, la vie était faite de possibilités. Désormais, c’est comme si la seule option était de se raccrocher à ce qu’on trouve à portée de bras, très très fort, en espérant que ce sera encore là demain. La mort, la maladie, la solitude, l’angoisse, la dépression… maintenant, on sait vraiment à quoi ça ressemble. On les côtoie régulièrement, on s’y adapte. On apprend à accorder plus d’attention à notre corps, à notre esprit. On comprend enfin l’importance de gérer son stress, on n’évite plus la confrontation, on s’efforce d’être mieux organisé. On aide les autres à faire de même. On prend du recul, on choisit ses priorités, on économise, on prend des décisions réfléchies. On se couche tôt pour profiter du lendemain.

On commence à parler de soi en tant que femme (ou homme), parce qu’on se rend bien compte que c’est comme ça qu’on est perçu par les autres – même si à l’intérieur, on se sent toujours comme une fille (ou un garçon). Les paroles de chansons et autres envolées lyriques font toujours le même effet qu’il y a 15 ans. On ressent encore la profondeur des émotions comme un gros coup de poing dans le ventre, comme l’ado qu’on était à l’époque.

Au fil des années, on s’est fait plein d’amis, de potes, de connaissances, mais plus que jamais on réalise qu’au bout du compte, on est bel et bien seul. Et c’est cool, parce qu’on n’a plus peur d’être seul. On a appris à apprécier sa propre compagnie. On comprend enfin réellement ce que ça veut dire de pouvoir compter ses vrais amis sur les doigts d’une main. 5 doigts, c’est un sacré jackpot. On s’habitue à se faire ghoster quand on essaye de réunir un cercle d’amis au-delà des quelques personnes avec qui on parle plus d’une fois par semaine. On apprend de bonnes leçons sur l’amitié: que certaines durent toute la vie, malgré leur aspect chaotique et leurs frictions régulières. Que ce n’est pas parce qu’une personne est très importante à nos yeux que l’inverse est vrai, et que tout ce qu’on peut y faire, c’est de passer à autre chose. Après tout, s’il y a bien une chose qu’on veut éviter quand on vieillit, c’est de perdre du temps.

Le temps, ça m’a toujours fait flipper. Parce que c’est une rue à sens unique, que chaque jour nous rapproche de la fin, que tout est irréversible. Il n’y a pas de temps à perdre.

Si vous m’aviez demandé il y a dix ans où j’en serais maintenant, je n’aurais pas vraiment su quoi vous répondre, si ce n’est la certitude que j’aurais un, peut-être même deux enfants. Ca, ça a toujours été une constante dans mes plans pour l’avenir: je voulais être une jeune maman. J’adore les bébés, j’étais impatiente d’avoir les miens. Et puis j’ai été très occupée, avec des dizaines de projets, j’ai travaillé, beaucoup. Ma vie est passée d’agitée à ennuyeuse, puis à nouveau mouvementée, et ainsi de suite. J’ai voyagé, très loin et tout près, aussi. J’ai pris mon temps pour devenir une adulte.
J’ai pris un chien. Et alors oui, je sais, “c’est pas la même chose!”, mais allez, c’est bon, à peu de chose près: si, c’est la même chose. En tout cas, c’est ce qui m’a fait réaliser que je n’étais pas prête à être mère. Parce qu’au cours de toutes ces années, j’ai pris goût à ma liberté, et je ne suis pas encore prête à y renoncer. Avoir un chien peut déjà être tellement prenant et bouleversant, je n’imagine même pas ce que ce serait avec un enfant. Une frayeur récente avec Biceps m’a donné un aperçu plutôt effrayant de ce qu’on peut ressentir quand la chair de sa chair est en danger. Ne vous méprenez pas: encore et toujours, je veux bel et bien avoir des enfants, mais ça viendra quand ça viendra. Peu importe ce que mon horloge biologique essaye de me suggérer (avec une subtilité digne de Jean-Marie Bigard).

Pour l’instant, je vais tout d’abord essayer de trouver ma place. Sinon, tout va bien, je me remets toujours relativement bien de mes gueules de bois, je n’ai pas (encore) de souci de santé majeur, et je pense qu’il me reste quelques années avant que les gens me donnent mon âge. Pas de quoi se plaindre, donc.

Allez, bye la vingtaine! C’était cool.